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La caresse du cacao, extraits

avec le soutien du Centre National du Livre


La caresse du cacao

" Elle était calme, les deux mains posées sur la table en signe de paix.

La gauche, celle du travail, était fripée, ouverte sur une ligne de vie profonde, deux mariages, cinq enfants, dont deux morts en bas âge, et la droite, juvénile, intacte, semblait vierge, avec les ongles faits comme si le temps n’était jamais passé.

À l’annulaire, elle portait un anneau de bazar en guise d’alliance, une sorte de rondelle en plastique coloré qu’elle faisait aller et venir le long de ses lèvres avec un faible mouvement de bouche, comme si cette caresse intime, accompagnée d’une légère agitation de la langue, lui facilitait le souvenir des hommes.

Immobile, le haut du corps bien droit, elle me considérait de pied en cape, le regard fixe, les pupilles dilatées comme un prédateur prêt à bondir au moindre mouvement de sa proie.

Ce jour-là, elle avait tout juste le double de mon âge, soixante-dix-huit ans. Pour son anniversaire, je lui avais apporté des crottes en chocolat.

Je savais qu’elle aimait les sucreries, surtout le cacao noir, amer.

Son premier homicide, celui de février 1952, elle avait alors à peine vingt-deux ans, avait suscité parmi les magistrats une telle aversion qu’il leur avait fallu surmonter plusieurs semaines de débats et de multiples interruptions de séances pour parvenir à un jugement équitable.

Ils avaient en fin de compte opté pour le maximum, la peine la plus lourde, du fait de la cruauté du geste, et surtout, la rareté du mode opératoire.

Selon le procès-verbal de la reconstitution, Pierre-Ange Casamatta, un berger assez rustre, mais doux comme un agneau, dormait tout habillé sur le lit conjugal, les bottes encore aux pieds, il ronflait, tranquille, quand elle s’est approchée de sa bouche, « pour lui donner un baiser », avait-elle déclaré, « sans lui ne vouloir aucun mal ». Et, d’une incision lente et appliquée au niveau de la carotide, elle l’avait envoyé au ciel.

Il semble que le malheureux ne se soit rendu compte de rien, le trait fin, exécuté sans rature ni repentir ne lui avait laissé aucune chance, quelques minutes d’agonie, tout au plus.

Mais, c’est là l’étrangeté de la chose, alors qu’il baignait dans son sang, l’âme encore sur les lèvres, elle le mit nu, et, avec un soin de jeune fille, entreprit d’enduire son corps tout entier, encore chaud, à peine mort, de chocolat fondu.

L’opération prit, au bas mot, deux bonnes heures, selon le rapport du légiste.

Deux heures de caresses, au pinceau fin, sur toutes les parties du corps, y compris les plus intimes. Un travail d’orfèvre où le moindre détail, le plus infime des recoins de la peau devenait comestible. Le chocolat noir avait fait de Pierre-Ange une sorte de friandise, un éclair ou une religieuse, bonne à croquer.

Irène, le cacao, c’était sa signature.

Avec les hommes, elle avait toujours préféré se faire justice elle-même. Grâce aux précieux enseignements de son père, Orso Isidori, un honnête artisan ferronnier, né à une date indéterminée, disons dans les années trente, quelque part entre San Pietro di Verde et Ajola, dans les forêts du Fium’orbo, en Haute-Corse, elle avait toujours su quoi répondre à ceux qu’elle considérait comme condamnés dès qu’ils se permettaient le moindre écart.

Son argument, c’était une de ces lames damassées, forgées au fer rouge en famille, quatre lettres en italiques, des initiales enchevêtrées, I.N.R.I, comme Irène, Natale, Rosa Isidori, c’était son nom, choisi au hasard des anciens, sans la moindre idée du grand Livre, des enluminures et de saintes Écritures.

Ses actes, égorgements, émasculations, et autres, pour ne pas en dire plus, lui avaient valu de nombreux articles dans la presse psychiatrique et aussi, à la suite d’un procès qui avait fait scandale, la condamnation à la peine capitale du temps où elle existait encore. Son procès, très médiatisé pour l’époque, avait fait d’elle une héroïne du meurtre juste.

Avec trois assassinats au compteur, en moins de deux ans, dont un qui, selon elle, lui aurait été attribué à tort, Irène était devenue un mythe de la cause des femmes et, grâce au talent oratoire de son jeune avocat, un certain Paul De Peretti, un ténor, la perspective assurée de la guillotine avait fait d’elle non plus une meurtrière, mais une victime. La cour, craignant le scandale de la décapitation d’une femme, une atrocité que déjà les abolitionnistes vilipendaient, avait suivi les arguments de la défense et pris la décision, à la suite de débats houleux, trois jours de controverses à huis clos, de commuer la peine capitale en réclusion criminelle à perpétuité, accompagnée d’une peine de sûreté de trente ans.

« Perpète, pour Irène », avait titré le France-Soir de l’époque, avec un grand portrait d’elle, le regard bas et triste comme une Joconde, et chacun se réjouissait de cette victoire contre la barbarie.

Trente ans plus tard, Irène avait survécu. Elle avait résisté à tout. L’oisiveté, l’isolement, la faim, la soif, la dépression, la détresse devant ses deux mariages ratés, dont un avec l’un de ses gardiens, qu’on avait retrouvé pendu quelques mois après la naissance de leur premier enfant, une petite fille, prénommée Marie-Irène, et la naissance de quatre enfants, deux garçons et deux filles, des jumelles, nés d’un deuxième lit à Casabianda, prison à ciel ouvert, en bordure de mer, ce qui lui donnait, encore aujourd’hui, plutôt bonne mine.

Irène était une femme pauvre. À soixante-dix-huit ans, elle ne possédait rien, aucune terre, aucune maison. Il ne lui restait que ses trois filles, Marie-Irène, l’aînée, Natale et Rosa, les jumelles, prénommées ainsi selon la tradition du Fium’orbo, par respect pour la mère.

Tout au long de sa détention, elle avait pu, grâce à la mansuétude de l’administration pénitentiaire et une conduite irréprochable, jouir de quelques avantages, notamment celui d’un quart d’heure d’intimité par mois, avec l’homme de son choix, pourvu que celui-ci ait été clairement identifié comme un être pour qui elle éprouvait des sentiments véritables, un amoureux, en quelque sorte.

Sa fertilité était indiscutable.

Elle l’avouait elle-même, elle était dotée d’une constitution hors du commun, un seul rapport, même furtif suffisait à la féconder, « c’est ainsi que Jésus m’a faite » disait-elle à qui voulait l’entendre quand on voyait son ventre s’arrondir.

Elle a donc fondé toute une famille en prison, une ribambelle d’enfants qu’elle allaitait à tour de rôle, selon un emploi du temps précis et des jours de visite planifiés comme un agenda de ministre.

Sur les cinq enfants auxquels elle a donné naissance, il ne lui reste que les filles. Ange et Orso, les deux garçons, morts à peine nés, ont trépassé dans des conditions étranges, inexpliquées, comme si Irène avait tout fait, in utero ou non, pour qu’ils ne survivent pas. Personne n’y a trouvé à redire, c’était l’œuvre du destin, la poisse dans une vie de femme qui n’en méritait pas autant. Pourtant, bien des zones d’ombres subsistaient sur la mort subite de ces deux bambins, à un an d’écart.

Aujourd’hui, un peu plus de quarante ans après les faits, elle détenait le record longévité d’une femme en milieu carcéral.

J’étais assis face à elle, elle attendait de moi que je fasse le premier pas comme si j’étais l’évidence qu’elle espérait depuis longtemps.

Elle attendait que je commence, que je lui pose la question que les gardiennes lui avaient transmise, en préambule à ma visite, qu’elle aurait pu, à la lecture, refuser.

Elle m’observait avec des yeux de louve, comme si j’étais un des mâles de sa progéniture.

Elle regardait si j’étais bien fait, si j’avais bien tout ce qu’il fallait, là où il fallait, c’en était même gênant tant elle laissait aller son regard là où elle n’aurait pas dû, elle en souriait même, sans aucune pudeur. Avec sa langue, qui tournait régulièrement le long de ses lèvres et dans sa bouche demi-ouverte, on aurait pu croire qu’elle aurait désiré me lécher, animale, me déguster comme une de ces friandises chocolatées.

Les minutes de son procès avaient confirmé ce qui était une évidence pour son entourage, Irène avait une relation particulière avec le goût. Elle devait avoir alors à peine six ans quand elle avait fait de celui qu’elle avait prénommé Bartolomeu, son repas.

La malheureuse créature n’était encore qu’un chaton affectueux et joueur, avec de grands yeux jaunes, quand elle a décidé d’en déguster la chair.

Ceci était consigné dans son journal intime, un petit carnet d’écolière qui avait fini au chapitre des pièces à conviction portées à charge dans les conclusions du ministère public.

Il est vrai qu’elle avait commencé très tôt sa carrière de mangeuse.

À l’époque dans le Fium’orbo, on ne badinait pas avec la nourriture, chaque bouchée de pain méritait sa peine, le moindre morceau de fromage son coup de pioche.

Enfant, Irène avait un appétit du diable. Elle dévorait.

Elle mangeait comme un homme, de tout, les vers du casghiu merzu, ce fromage fait, au parfum de vomi, dès le matin, du figatelli avec Orso, le soir, près de la cheminée, un demi-mètre de saucisse noire et grasse, cuite dans les cendres et avalée dans son jus entre deux morceaux de pain, tout ce qu’il fallait pour devenir grosse. Ce qu’elle devint. Du moins pas tout à fait, car, à l’époque, quand les femmes du village se comparaient, on qualifiait plus volontiers Irène de « ronde » par rapport à d’autres qui, elles, étaient déjà vraiment grosses, même jeunes.

Un peu plus tard, quand l’adolescence et la puberté furent passées, Irène, qui avait une activité quotidienne dans les montagnes, la chasse, avec Orso, mais aussi la pêche et les cultures potagères, à la rivière, à une heure de marche dans le maquis, retrouva des lignes délicates et devint une jeune femme gracile, dotée d’une superbe chevelure jais.

L’affaire du chaton, qui avait fait grand bruit lors de son procès tellement la chose était impressionnante de cruauté envers le vivant, était bien sûr passée inaperçue au village, l’élimination d’un parasite, peu en importe la manière, étant perçue comme une évidence naturelle.

Un matin, au lever du soleil, Orso avait surpris une portée de chatons nés dans la nuit près des casiers à fromage.

C’était une chose habituelle, pour ne pas dire un non-événement.

Comme lassé par ce geste devenu répétitif au fil des années, ce n’était pas la première fois, bien au contraire, qu’une telle chose se produisait, surtout près des fromages, il fit feu, à regret, compatissant envers la mère qui allaitait, épuisée de la vigueur de ses petits.

Une balle en pleine tête.

La minuscule boîte crânienne de la pauvre chatte explosa, le sang et la cervelle giclèrent sur les petits jusque sur le tablier d’Irène qui hurla, effrayée.

Orso enfourna les nouveau-nés à peine plus gros que des souriceaux dans un sac à patates et les noya, sans autre forme de procès, dans la fontaine de Fiumenda, en s’adressant furieux à sa fille : « Disgraziata, mai misgiu cui ! », ce qui, en bon français, signifiait : « jamais de chats ici, misérable ! », point final.

La progéniture avait ensuite été jetée aux poules et on n’en avait jamais plus entendu parler.

Les psychiatres experts devant les tribunaux avaient noté, lors de l’audience, ce premier traumatisme de l’accusée.

Consignée dans son journal intime, la description d’Irène était d’une précision diabolique. La rédaction, même enfantine, ne laissait de côté aucun détail de la mise à mort, aucune image crue, le jus de cervelle jaunâtre qui coulait le long de sa jambe jusque sur ses socquettes, les yeux de la chatte, émasculés par le tir, qui roulaient sur le sol avec un regard fixe.

Persuadée que les chatons encore vivants la regardaient devant l’Éternel depuis le fond de l’eau, elle jurait, avec pleins et déliés, de ne plus jamais boire à la fontaine, ni manger les pommes de terre de Tiacone, ce sinistre potager qu’elle associait au sac de jute qui avait servi à assassiner toute une famille d’innocents.

Ce serment, selon les psychiatres experts, explicitait d’évidence le traumatisme de la mort de Martha Orsoni, la mère d’Irène, décédée en couche alors qu’elle s’apprêtait à mettre au monde son premier fils, Ange, mort-né, étranglé par le cordon ombilical.

Ce choc affectif, selon les médecins, pouvait sans aucun doute expliquer, pour partie, sans l’excuser, bien entendu, la cruauté avec laquelle, ensuite, Irène avait tué tout au long de sa vie.

La cour, peu encline à la commisération pour une meurtrière d’une telle méchanceté, n’avait guère suivi les exposés des experts et simplement constaté que même si le spectacle de chatons morts pouvait représenter un choc pour une fillette, tous les enfants des campagnes, qui eux aussi, sans doute, avaient dû assister au cours de leurs vies à des scènes assez crues, dépiauter des lapins, éplucher des poulets, par exemple, n’étaient pas pour autant, grâce à Dieu, tous devenus des criminels.

Irène obtint néanmoins un début de circonstances atténuantes avec Bartolomeu. Car dans cette hécatombe, Il y eut un tout de même un chanceux, le dernier de la portée, le plus faible, le plus maigre des chats larvaires, Bartolomeu.

Le hasard avait voulu que dans le fond de la fontaine de Fiumenda, à la bouche en tête de lion, l’animal à peine né, mais déjà condamné trouvât le chemin de la vie par le siphon.

La larve avait fait la route inverse, dans un labyrinthe incroyable, jusqu’à la source. Elle s’était faufilée dans les méandres des sous-sols argilocalcaires jusque dans la nappe phréatique et, poussée par un courant mystérieux, avait trouvé l’orifice de la fontaine.

Comme par magie, la tête de lion l’avait crachée dans la main d’Irène, alors même qu’elle s’apprêtait à passer de l’eau sur son visage pour effacer ses larmes de deuil.

Le souriceau piaillait comme un malheureux, un oisillon sorti de l’œuf qui réclamait du lait. Son petit cri aigu émut Irène qui, au lieu d’imiter son père et le noyer comme il se devait, le glissa dans le fond de la poche de son tablier.

Elle lui donna un nom, Bartolomeu, et jura devant Saint-Laurent, le saint protecteur de Fiumenda, un martyr de l’Église, qu’ils ne se quitteraient plus jamais.

Irène éleva Bartolomeu comme une mère, avec un biberon de poupée et, en quelques jours à peine, la larve devint chat, un petit animal agile, nerveux, aux griffes acérées, très joueur.

Elle ne dit rien à personne de son existence, surtout pas à Orso, bien sûr.

Bartolomeu vivait avec elle comme un paria, un clandestin.

Elle le cachait jour et nuit.

Comme lui, Irène était l’aînée d’une portée mort-née.

De ce fait, un cousinage, une fraternité même, s’était installé entre eux.

Elle le gardait, comme une grande sœur kangourou, dans sa poche avant, et ne le sortait que le soir, pour jouer, quand tout le monde dormait.

Bartolomeu savait tout d’elle, car Irène lui disait tout.

Il savait les circonstances exactes de la mort de Martha et bien d’autres secrets encore. Irène connaissait l’histoire des siens dans ses moindres détails, mais, par crainte des représailles, n’avait jamais rien dit de ce qu’elle avait vu et entendu.

Chaque jour, au coucher du soleil, elle racontait à Bartolomeu ce qu’elle avait fait dans la journée, ce qu’elle avait appris à l’école, même si elle n’y allait qu’un jour sur deux, faute de moyens de transport pour s’y rendre, et pour ne rien oublier, au fond de son lit, elle l’écrivait.

Malgré son peu d’éducation, Irène avait du style. Elle savait décrire les choses à sa façon, avec du rythme et des mots bien choisis, tantôt en français, tantôt en langue corse, quand elle ne trouvait l’expression qui convenait.

Ce journal, de plus de cinq cents pages au moment du procès, lui valut la guillotine.

Selon Irène, Orso, était un homme petit, un mètre soixante-cinq, tout au plus, un visage marqué par la méchanceté avec « des yeux bleus comme la mer, le matin », disait-elle.

« Sous la chemise, qu’il n’ôtait jamais devant une femme, il n’y avait pas de pectoraux ni d’épaules, pas de carrure non plus, mais des bras maigres, blancs et sans muscles apparents. Ses avant-bras, très courts, étaient prolongés de deux membres énormes qui ressemblaient à des mains dignes d’un quadrumane, des battoirs avec des doigts épais et des ongles noirs qui poussaient comme des griffes, aux bouts pointus comme des ciseaux. La cale était devenue dure comme la roche et il savait se servir de la corne de ses poings comme si c’étaient des marteaux. »

En effet, la main d’Orso était sa meilleure arme.

Ce soir-là, Il était six heures passées et Martha préparait le dîner près du feu. Orso entra et s’adressa à elle d’un ton qui sentait l’alcool.

Selon Irène, l’altercation commença, à propos du repas, préparé trop tôt ou trop tard, elle ne s’en souvenait pas, bref, les claques ont commencé leur litanie.

« De peur de prendre une baffe qui ne m’était pas destinée, une de ces beignes perdues que je craignais plus que toutes les autres parce qu’injustes, attribuées sans raison, par erreur, avec la volonté de faire mal, je me suis jetée sous l’escalier, dans le placard, et je m’y suis planquée parmi les balais. »

Alors qu’Orso la croyait enfuie, elle assista à toute la scène, à travers la porte de châtaignier, sans en manquer un seul instant.

Les coups n’ont cessé que très tard, vers dix heures, le soleil était déjà couché. Martha, épuisée, s’écroula près de la cheminée, une mare de sang autour d’elle. « Un sang noir et épais qui ne présageait rien de bon », selon Irène.

En effet, le ventre de Martha était déjà très rond et la malheureuse ne s’est réveillée que pour accoucher. Dans la nuit, elle donna naissance, dans des souffrances dignes de l’enfer, à un garçon qu’Orso baptisa d’un verre de gnôle Ange-Marie, comme son père, Ange-Marie Orso Orsini.

Mais l’enfant ne survécut pas. Quelques jours après avoir accouché, Martha, touchée d’une septicémie, rejoignit, comme tant d’autres, le paradis des femmes battues.

Irène consigna toute la noirceur de cette horrible nuit dans son journal et, de peur d’en oublier le moindre détail, prit la précaution de raconter la scène, point par point à Bartolomeu qui n’en perdait pas une miette, l’écoutant l’oreille tendue et les pupilles de ses yeux jaunes dilatées.

Elle y passa toute la nuit.

Le lendemain, la vie reprit son cours, le curé Carlotti, constatant la mort subite de Martha Orsoni dit une messe à l’église pour toute forme de procès, en la seule présence d’Orso et Irène.

Le corps de Martha fut enterré à la hâte dans la fosse commune, ainsi que son petit, faute de moyens.

Lors de l’inhumation, dans la petite chapelle des morts, orientée sud, vers la mer, Orso, dégrisé, pleura à chaudes larmes la perte de sa femme et de son fils et obtint même du curé Carlotti la communion sans confession.

Ceci évita les questions inutiles et l’omerta fut ainsi respectée.

Irène était la seule à savoir.

Elle était l’unique témoin, le seul œil à avoir vu les choses, Martha n’était pas morte en couche, mais bien autrement, dans des circonstances qu’elle devrait garder par-devers elle, pour toujours.

« De peur que la honte ne s’abatte encore sur notre maison, je me jurai de ne jamais rien dire à personne ce que j’avais vu. J’avais peur qu’Orso soit puni, qu’il disparaisse et me laisse seule. »

C’étaient ses propres mots, écris au crayon à papier, page deux-cent-trente-huit, des mots que son avocat avait lus à haute voix, avec une certaine théâtralité, devant la cour.

Mais, toujours selon Irène, Bartolomeu, détenteur avec elle de ce lourd fardeau, semblait un peu trop bavard. Il grandissait à vue d’œil, se promenait de maison en maison, et elle se demandait si, un jour, par inadvertance, il n’aurait pas été capable d’un faux pas.

« Il aurait suffi de par grand-chose, attirer un étranger dans la cuisine, il aurait peut-être aperçu les traces de sang séché qui restaient encore incrustées entre les lattes du plancher de châtaignier. Alors j’ai décidé de prendre les devants… »

C’est ainsi qu’elle a tué Bartolomeu, son plus fidèle confident.

Une mort sèche, un coup de manche de pioche derrière la tête et s’en était fini du risque, il se tairait à jamais. Mais, sa méfiance ne s’arrêtant pas là, elle prit la précaution de le dépecer tout entier et d’en faire un ragoût.

Elle accompagna Bartolomeu de quelques carottes et pommes de terre du jardin, des oignons, de l’ail et un verre de vin blanc. Elle le servit au repas, le soir même de sa mort, sur la table de la cuisine, dans l’assiette d’Orso.

Ils s’en régalèrent tous les deux, assis l’un en face de l’autre. Elle n’éprouva aucune peine, aucun dégoût. Au contraire, chacun avait ses raisons de se réjouir et cela lui plaisait. Orso appréciait le fumet du lapin, c’est du moins ce qu’il croyait manger, pour une fois il remerciait Irène de sa présence en cuisine, son bon savoir-faire de femme, bientôt bonne à marier, elle devait tenir cela de sa pauvre mère, disait-il, en sauçant le jus du chat dans son assiette alors qu’Irène, elle, pensait à tout autre chose.

« Orso se gavait salement, comme toujours, avec ses gros doigts crasseux. Il ne savait pas à ce moment qu’il mangeait mon secret. Il ne savait pas non plus que bientôt, son heure viendrait… »

Cette phrase, que le procureur n’hésita pas à citer devant la Cour comme un acte préparatoire aux crimes à venir, valut à Irène la préméditation.

Tout au long de son procès, ce journal intime, qu’elle croyait son plus fidèle allié, la trahissait. Il bavait, haut et fort. A cause de lui, elle se livrait pieds et poings liés en pâture à ses juges.

Chaque mot, selon qu’il était lu d’une manière ou d’une autre devant les jurés, était à charge ou à décharge, aggravait son cas ou, au contraire, l’innocentait.

Selon qu’elle écrivait : « Orso portait bien son nom, c’était un ours », elle se présentait comme une jeune fille victime d’un rustre, mais, quand elle décrivait : « mon père, cet homme sale et violent ne méritait rien d’autre que le châtiment », elle devenait une meurtrière.

Son avocat, maître Paul de Peretti, avait tout tenté pour faire supprimer des débats cette pièce terrible qui condamnait, par avance, sa cliente. Mais, face à la violence des faits, la cruauté des actes commis, le double meurtre d’un père et d’un mari, tous deux enchocolatés, la cour avait décidé de poursuivre les débats à la lumière de ces écrits, même anciens, relevant de l’enfance, qui, « contrairement à ce que prétendait la défense, éclairaient la véritable personnalité de l’accusée. »

En effet, après la mort de Martha et de Bartolomeu, Irène se vengea de toutes ses souffrances. Elle fit payer leurs dettes aux deux hommes de sa vie, ceux qui l’avaient maltraitée tout au long de ces années, Orso Orsoni, ce père aux mains en forme de marteaux, et Pierre-Ange Casamatta, un mari sans consentement, ce lâche, soi-disant doux comme un agneau, qui la battait jusque dans son sommeil.

Elle me regardait.

Nous ne nous étions toujours pas dit un mot.

Je posai le paquet de crottes au chocolat devant elle.

Elle l’ouvrit.

Elle en prit une entre ses doigts, la renifla puis la croqua.

Elle semblait me connaître, ou plutôt me reconnaître.

Je connaissais son histoire, mais elle ne savait pas encore la véritable raison de ma visite.

Elle se servit une deuxième crotte.

Elle la suça, avec insistance, avant de l’avaler, devenue molle.

Elle me fixa, droit dans les yeux, et s’ouvrit d’un sourire sans dent, ni pudeur.

J’étais sur le point d’engager la conversation lorsqu’une gardienne entra avec un verre d’eau, une part de tarte aux pommes et une bougie.

Elle lui dit sur un ton plein de respect, inhabituel à l’égard d’une détenue : « Bon anniversaire, Irène. »

Elle alluma la mèche et Irène souffla la flamme.

Dans son regard, interrogateur, elle semblait chercher ailleurs, un homme d’autrefois qu’elle aurait pu côtoyer jadis, du temps où elle était encore une femme.

Elle devinait en moi les traits de quelqu’un d’autre.

Cet homme, qu’elle cherchait encore, c’était mon père."



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